mercredi 1 octobre 2014

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blog, etc.



Peinture de Catherine Viollet



Ce blog est l'aboutissement d'un projet très ancien, celui d'une maison d'édition. Pourquoi une maison d'édition de plus sur un marché déjà saturé, au moment où le livre connaît, avec internet, bouleversements et incertitudes ? Selon beaucoup de responsables de la profession, il y a trop de maisons d'édition. Sous-entendu : mais que pensez-vous faire que nous n'ayons déjà fait ou que nous ne ferions mieux ?

Depuis la fin des années 1970, beaucoup de maisons d'édition sont apparues, dirigées par des gens talentueux, passionnés et attachants. Et beaucoup ont disparu. Pourquoi ? Épreuves et aventures financières, difficulté de maintenir un projet exigeant, de gérer le succès, l'argent, la pénurie ? Ou bien solitude, succession problématique, lassitude, épuisement naturels ? Nous sommes convaincus de la pérennité du livre-papier. Nous pensons que cette forme est irremplaçable, quand même elle se transfigure dans des supports nouveaux. Le livre nous semble un objet transitionnel presque parfait entre la pensée et le monde. Des maisons d'édition, il s'en crée et il s'en détruit régulièrement, dans un cycle de vie-mort qui est celui de l'économie.

Sur les plages/pages du livre, beaucoup viennent dire leur fait, faire un tour, exister et durer, plus ou moins... Faut-il justifier d'avoir quelque chose à dire, de vouloir créer ? Billets d'humeur, de révolte et d'émotion pour l'instant, cartographie de rêves, de projets, d'actes militants et de partage, ce blog aspire à devenir une maison d'édition originale, pertinente, à la recherche de témoignages rares, qui rend compte des problématiques de son temps, mais aussi des valeurs durables à sauvegarder...





15/05/2017 
DE L'IMBECILITE AMBIANTE

Je ne suis pas optimiste. Tous mes amis vous le diront. J'ai une fâcheuse tendance à voir le côté noir des choses et le verre à moitié vide. En revanche, je suis d'une certaine lucidité, si ce n'est d'une lucidité certaine. A tel point que je suis en mesure de vous tirer les cartes et prédire l'avenir. Vous ne risquez rien, hormis un coup de déprime : c'est gratuit ! Je peux vous l'assurer : les choses ne vont pas s'arranger. Le chômage ne va pas refluer, le climat continuera de se dégrader et l'Europe ne va pas s'améliorer, et les migrants continueront d'affluer. La raison est toute simple : notre modèle n'est pas bon. Nos mises en perspectives sont fausses. Nous sommes en retard sur le réel. Nous sommes plusieurs gares en arrière. Et ceux que nous élisons et payons pour éclairer le chemin, pour anticiper et prévoir, ceux-là manquent totalement à leurs devoirs. Une fois de plus le mandataire (l'homme politique) échappe à son mandant (le citoyen électeur). Le mandataire sert ses intérêts et oublie ceux de son mandant, le peuple, qui l'a porté là. Pire encore, de quoi vraiment avoir peur : quelle est la réaction du "peuple"? Salutaire, clairvoyante ? Est-elle rationnelle et raisonnable ? Consiste-t-elle à porter le scalpel là où se trouve la tumeur ? En somme de réformer et transformer intelligemment ce qui doit l'être ? Non, le peuple rendu aveuglé par les déceptions et le ressentiment veut porter au pouvoir ceux qui en bons bateleurs, cyniques et démagogues lui promettent demain de "raser gratis" et de résoudre tous ses maux. Rien n'est plus faux, bien sûr. Rien n'est plus improbable, parce que rien ne correspond moins au "réel". Bien sûr la presse, quelques spécialistes, des intellectuels tentent d'alerter "le peuple", de lui dire qu'il ne court pas vers le salut, mais vers l'abîme. Rien n'y fait ! D'une certaine façon, ça n'a pas d'importance. Le peuple va déguster bien sûr, et nous avec lui. On le sait : l'histoire est tragique. Mais tant que le ciel ne nous est pas tombé sur la tête, tout cela apparaît moins tragique que stupide. Quels que soient nos égarements, la vie continue. Parfois, cela passe par des régressions, de âges noirs qui durent un certain temps. Mais la vie continue. Parfois même des holocaustes monstrueux. Dans le cas présent, rien ne va vraiment s'améliorer. En tout cas pas tout de suite. La mondialisation va s'accentuer et très vite, à l'échelle de l'histoire, nous allons arriver à un gouvernement mondial. C'est inéluctable. Et si ce n'est entièrement le bon sens, c'est ce qui vient. Un gouvernement mondial avec un président mondial. Bien sûr avec une représentation populaire. Mais pour que ça marche, il faudra aussi un implacable système de contrainte. On ne pourra pas supporter une sorte de "machin" où chacun mettra son veto pour un oui, pour un non. Parce que le gouvernement du monde, il faut que ça marche ! Quelle représentation, et quelle contrainte, voilà la vraie question. Tout le reste est fariboles. Ceux qu'il faudrait mettre au travail aujourd'hui, ce sont les juristes, les spécialistes des systèmes parlementaires et politiques. La repartition des pouvoirs. La garantie des libertés (oui même dans ce qui sera une dictature mondiale sans le dire !). Là est le vrai chantier. Tout en découle : relations internationales, développement durable, chômage, progrès pour tous. Pendant ce temps des apprentis sorciers locaux continuent à tenter de tirer les marrons du feu au risque de faire verser le chariot commun dans le gouffre. Ce n'est que passager. Bien sûr, c'est révoltant. Mais bon, nous sommes sur terre ! Et nous sommes seuls. Il n'y a pas de Dieu miséricordieux. Le ciel c'est du presque vide, rempli d'un peu de poussière, de beaucoup d'étoiles et de beaucoup beaucoup de matière noire. Nous sommes seuls. Personne ne viendra nous sauver de nos errements, de nos croyances, de nos mauvais choix. Cela nous devons bien le comprendre. Si nous devons être sauvés des conséquences de notre écrasante imbécillité, ce sera par nos efforts et notre labeur. Nous devrons faire le travail nous-mêmes. Seuls. Sinon nous disparaitrons. Ou l'histoire recommencera dans une longue nuit noire. Un air connu.





7/05/2017
PARHÉLIE
 
 

Ce soir je ne sais pourquoi, le mot " parhélie" me hantait en boucle. Comme suspendu autour de moi, il revenait, encore et encore. Mais pourquoi ? Je me suis souvenu l'avoir utilisé quelque part dans un texte. Mais lequel ? Le mystère s'épaississait. Au gré d'une lectures d'un article d'astronomie, je tombais cette fois sur "périhélie". Je mis alors un sens sur mon angoisse. Et si j'avais utilisé "parhélie" à mauvais escient ? Je me creusais le ciboulot et utilisais une grande pioche dans la mine de ma mémoire : parhélie a à voir avec rapprochement, proximité. Tandis que périhélie est un phénomène optique rare : le soleil à un reflet double, de part et d'autre de lui-même. Avais-je pu confondre ? Sacré bon Dieu, il fallait que j'en aie le coeur net ! La fonction "rechercher" dans Word est très utile. Je mis moins de 5 minutes à trouver dans un de mes textes ceci : "... le ciel s'éclaire d'un bleu céruléen où point la divinité solaire, en parhélie nuptiale, maîtresse du jeu, toujours, sous les paravents du temps. "
Soit une acception poétique et audacieuse mais "juste et parfaite" de "parhélie".
Si les résultats de ce soir de vote vous désespèrent, il vous restera la poésie !





LE DÉCLIN DE L'EMPIRE ... EUROPÉEN !

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Non je ne suis pas un "décliniste". Mais je rappelle à tous ceux pour qui le mot "réfléchir " n'est pas une vulgarité qu'il ne suffit pas de condamner le brouet puant de Marine Le Pen. Il faut savoir comment elle a tort. Exemple : il paraît que le quotient intellectuel moyen de Hong-Kong et Singapour (108) est de 10 points supérieur à celui français (98). Si c'est vrai, c'est franchement préoccupant, si c'est de l'intox, il faut vite rétablir la vérité.
Autre point à éclaircir : tandis que dans de nombreux pays des populations aspirent à une société démocratique, nous qui, peu ou prou en bénéficions, sommes tentés par des régimes autoritaires (Pays-Bas, Autriche, France, Hongrie, Pologne et j'en passe). Qu'est-ce que cela veut dire? Se révolter ne suffit pas, il faut comprendre le mécanisme. Sans parler des sciences, sur le plan technologique, la domination occidentale sera bientôt de l'histoire ancienne. Se plaindre et déplorer ne sert à rien. Il faut construire un nouveau modèle et le mettre en oeuvre. Tout de suite. Questions : sommes-nous vraiment obligés d'élire des imbéciles incompétents et des crapules cyniques ?! (Ah, salut Cahuzac, comment ça va ?).





LE PORTAIT DE MARINE GRAY- LE PEN

 
Nous connaissons presque tous le principe du "Portrait de Dorian Gray". Les crimes de Dorian Gray sont projetés sur son portrait qui assume ses déchéances à sa place. Il en va de même pour Marine Le Pen et le Front National. Pour ceux qui connaissent un peu l'histoire et la politique cela n'a rien de surprenant. La démarche et l'essence du Front National, c'est la tyrannie. La première figure du tyran, avant qu'il ne tombe le masque, c'est le tribun. Et la première fonction du tribun n'est pas de convaincre, elle est de séduire. Pour séduire le plus court chemin est de dire et promettre ce que les gens attendent. C'est la démagogie. Avant d'apparaître pour ce qu'il est, un tyran, le tribun promet tout et n'importe quoi, une chose et son contraire. L'incohérence ne le gène pas. Il s'agit de séduire non de tenir parole. Le tyran qui s'avance sous le masque du tribun sait bien qu'il ne tiendra pas parole, il n'en a nullement l'intention. Sur quelle figure Marine Le Pen projette-elle tous ses mensonges? Qu'est-ce qui lui tient lieu de portrait transitionnel et expiatoire? La figure qui se défigure en lieu et place de Marine Le pen et s'abime et se corrompt au fur et à mesure qu'elle lifte son profil et peroxyde sa blondeur, c'est la France, notre France. La France des Lumières, des libertés, de la générosité, la France qui, de si longue date, "éclaire les nations". La France que nous devons sauver !



















DEMAIN (ET APRÈS )
Dans certaines situations, le problème n'est pas de vaincre ou de l'emporter. Il est celui de pouvoir transformer la victoire en capacité de construire et aller de l'avant. Tel sera le problème d'Emmanuel Macron. Cela se résume à la question de la majorité de gouvernement.
Mais cette majorité de gouvernement elle-même contient une question encore plus cruciale : celle de faire les bonnes analyses. On peut toujours s'agiter, gesticuler et faire pour faire. Avec un résultat nul, médiocre, voire désastreux.
Au lendemain du 2e tour des questions épineuses attendent Emmanuel Macron :
- booster l'economie française
- résoudre la question identitaire
- mettre l'Europe au goût du jour
Beaucoup de gens vont lever un sourcil surpris devant ces points, soutenir qu'il y en a d'autres, que l'ordre n'est pas bon, etc. La discussion est ouverte. Mais une chose est sûre : nous ne sommes pas tirés d'affaire.


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Hubert Robert, "Paysage avec ruine et statue équestre de Marc-Aurèle
912 x 568 mm, huile sur toile,1799

DECADENCE ?

C'est un thème rebattu. Il a mauvaise presse. Ceux qui parlent de la décadence de leur propre pays son forcément des chiens galeux. Quand c'est un étranger, surtout Anglais, il est forcément malveillant.
Pourtant si demain (allez je vous le fais pour après demain! ) le Front National arrive au pouvoir ce sera du fait d'une forme de décadence. Michel Onfray d'abord. Intellectuel, commentateur et peut-être philosophe, esprit véloce, doté d'un remarquable sens de la synthèse. Sa bonne connaissance de la philosophie ne lui a pas appris qu'il ne faut jamais injurier (Il le fait sur Internet, de manière haineuse). Une injure est une caricature mais au contraire de la satire elle ne fait que corrompre celui qui s'y livre et ne fait nullement avancer le débat. C'est au reste une tradition plutôt d'extrême droite.
Pourquoi le fait-il ? Probablement parce qu'il aime
Emmanuel Todd ensuite. Le même syndrome d'enfant gâté : "... pour moi voter Macron, c'est l'acceptation de la servitude. " Mais quelle servitude? Celle de créature, de citoyen asphyxié par l'impôt, d'employé forcément exploité? La condition humaine est servitude. La vie est un tissu de servitudes parmi lesquelles il faut se faire un chemin. Ce n'est vraiment pas un argument pour la (très compréhensible) tentation souverainiste.
Et le pompon, Alain Finkielkraut : " On a plus à craindre de la fanatisation de la bien-pensance que de la résurgence du fascisme." En voilà un qui n'a rien compris, qui a oublié ce qu'ont vécu les Juifs et qui ne voit pas, au loin, la fumée des nouveaux camps. Moi je n'oublie pas que le Front National à été fondé par un homme qui a régulièrement, par des litotes qui n'étaient savoureuses que pour lui, accrédité le bien-fondé de la "solution finale" ("Durafour crématoire pour ceux qui ont courte mémoire).
La question est plus simple : les Français veulent-ils rester indépendants à tout prix et à n'importe quel prix? Leurs a-t-on posé la question? Et comment?



LA FAUTE DE M. MANCHON
Beaucoup de mes amis ne comprennent pas comment après avoir été anarchiste non violent, membre du groupe Voline dans les années 70, je sois devenu aujourd'hui "assez conservateur".
En voici l'explication: comment peut-on renvoyer dos à dos la si mal nommée "Marine" Le Pen et le si bien nommé Emmanuel Macron? Comment peut-on laisser entendre que le réformisme social-démocrate et le totalitarisme raciste oligarchique c'est bonnet blanc et blanc bonnet? Honte à vous M. Mélenchon, qui ne méritez de vous appeler ni Jean (le meilleur disciple), ni Luc (porteur de la lumière) !





 EDITER, DIT-IL (OU L'AVENIR DU LIVRE)

Cher et estimé lecteur, du livre, sur ce blog, tu vas entendre parler, car, en réalité c'est l'objet essentiel de cette entreprise. Mais avant que de présenter des livres, il est essentiel de faire le point (autant que possible) sur la situation du livre. Voici donc.
Depuis au moins le début des années 1980, les experts se penchent sur le marché du livre et ses difficultés. Un certain protectionnisme et une initiative de l'Etat (qui l'un et l'autre ne sont pas toujours stupides) on fait échapper le livre à la furie libérale d'un certain ministre de M. Giscard d'Estaing dont tout le monde a oublié le nom. Depuis cette période, grâce à la mobilisation de Jack Lang, ministre de la culture (dont les aspects exaspérants ont depuis, hélas, submergé le souvenir des bonnes idées), le livre est protégé du dumping généralisé de nos sociétés obsédées par l'argent. Si le livre est ainsi protégé du mercantilisme à n'importe quel prix, il n'a pas pour autant résolu son problème numéro un : son public. Cinquante pour cent des Français ne lisent JAMAIS un livre. Ce retour en arrière et cette vue cavalière sont nécessaires pour apprécier la nouvelle guerre qui se joue sur internet. Si 50% des Français ne lisent jamais un livre (sidérant n'est-il pas ?), il se trouve que 1% des Français lisent plus de 50% des livres vendus en France (ces statistiques sont citées de mémoire, elles demandent à être vérifiées, mais grosso modo, le compte y est). On ne fait donc pas plus élitiste comme marché. Cela pose de manière flagrante la question de l'éducation dans notre pays, mais comme c'est une vieille antienne, on s'en tiendra là. Donc en France, grâce à cette loi "Lang" qui n'autorise pas plus de 5% de remise sur le prix conseillé, la filière livre en France est à peu près protégée. Ce qui nous vaut la concentration de librairies la plus dense du monde, vive nous ! Mais pour combien de temps ?


Amazon, le tout puissant

En effet les achats sur Internet et notamment auprès de l'opérateur le plus puissant, Amazon, changent considérablement la donne. La proposition est simple et tourneboulante. Depuis le confort de votre chez vous, vous pouvez, par quelques clics, acheter presque tout, où que vous soyez, ou presque, sur la planète. C'est sidérant, c'est merveilleux. Nos parents, grands parents, sans parler de nos proches ancêtres du début du siècle ou du encore proche XIXe ne pouvaient même pas rêver d'une telle possibilité. Aujourd'hui cela est accessible à tous. Mais voilà, cette liberté merveilleuse à un coût, comme toujours. Il y a le coût en argent, sur lequel je laisse chacun méditer à sa manière. Mais il y a un coût en quelque sorte épistémologique auquel le citoyen de base qui veut juste commander un produit ne prête pas immédiatement attention. La liberté a un prix, et parfois, ce prix, paradoxalement, c'est la servitude. La servitude ici s'appelle monopole. Lorsqu'un supermarché universel et planétaire se met à truster la vente des produits les plus divers, il détruit progressivement les opérateurs intermédiaires. C'est d'ailleurs l'argument principal d'Amazon : "directement du producteur au consommateur". Oui mais voilà, aussi louable que soient a priori les intentions d'Amazon (et autres...), en détruisant des intermédiaires, on détruit des compétences qui parfois et même souvent infèrent dans la création même du produit et sa mise en valeur. Sans parler même de sa "protection", parfois contre des vents contraires (époques, moeurs, règles et lois). Et enfin, les fameux intermédiaires tant décriés ordinairement, qui sucent le sang du pauvre producteur, protègent celui-ci contre le tout puissant distributeur. Pour résumer, tout est dans la mesure, et, quitte à avoir un maître, le mieux est d'en avoir plusieurs, car chacun tempère les ardeurs hégémoniques de l'autre. Amazon pour qui nous avons une très grande révérence, car, par son intermédiaire, il nous est souvent arrivé de nous procurer non seulement des livres réputés introuvables, mais maints autres produits qu'on avait tout simplement renoncé à trouver par les canaux habituels, a administré récemment la preuve de ce principe. Il a en quelque sorte et pour résumer encore mis des bâtons dans les roues de Hachette, refusant de distribuer certains de ses titres, ou bien traînant les pieds pour le faire, allant jusqu'à ne plus les référencer, parce que Hachette ne voulait pas "ajuster" suffisamment (c'est à dire à la convenance d'Amazon) le prix de certains de ses titres numériques. Bref c'était un très gros ogre contre un plus petit ogre. Mais le petit s'est rebellé, et, avec l'aide de nombreux auteurs, il a fomenté une pétition dans le prestigieux New-York Times. Je renvoie les lecteurs curieux des détails aux nombreux articles disponibles sur le net à ce sujet.


Des marchandises pas tout à fait comme les autres

Tout ceci ne serait qu'un énième conflit entre un producteur et un distributeur. Si n'était qu'il s'agit de productions de l'esprit (en principe). Or ce que la loi Lang avait posé, c'était que les livres, productions de l'esprit, n'étaient pas tout à fait des marchandises comme les autres, et, à ce titre devaient être (un peu) protégées de la furia mercantile. Laquelle, chacun le sait, peut détruire ce qu'elle prétend servir en le dévalorisant. Ici je ne peux que renvoyer mon lecteur au remarquable ouvrage d'Éric Vigne "Le livre et l'éditeur" paru chez Klincksieck. Parmi de nombreuses analyses remarquables, Éric Vigne décrit la dimension "publicitaire" de plus en plus grande de l'édition. Pour résumer, il observe que la "commande" du marché tend à supplanter de plus en plus l'émergence du sens et son impératif chez les auteurs. Un peu comme si ceux-ci étaient submergés par l'appât du gain ou de notoriété. Il s'agit d'un glissement subtil. Tous les auteurs ne sont pas devenus des marchands de (mauvaise) soupe. Mais la tendance est profonde dit Éric Vigne. Ce faisant le marché éditorial tend de plus en plus à négliger un vrai travail "d'appertisation du sens" au bénéfice d'une activité en réalité publicitaire ("fume, c'est du bon!"). Donc le ver est dans le fruit et fait déjà son petit travail de sape. Mais cette problématique, déjà inquiétante, se double d'une perspective glaçante cette fois pour tous les amateurs de bons livres. Lorsque Amazon (qui l'est déjà) deviendra un éditeur surpuissant, régnant sans partage sur le net, qui publiera les auteurs qu'Amazon ne veut pas publier ? Perspective lointaine et improbable, dit Amazon. Nous souhaitons le croire. Mais les promesses et les assurances de toute nature ne coûtent qu'à ceux qui y croient ! 



Seuils, paliers et frontières

Cher lecteur, je ne t'épargnerai pas. Si tu es allé jusque là, tu peux bien encore supporter quelques détours bien intéressants. Le suivant est celui, bien évidemment de "la liseuse" (électronique). On va passer rapidement sur les multiples arguments de ceux qui vendent ce nouveau produit. On va leur dire: OK ! Mais quels sont, diable, les avantages de ces objets électroniques sur le bon vieux livre papier ? Premier avantage disent ses thuriféraires, un grand nombre de livres dans un très petit format. Oui... Mais à part quelques rares individus, on lit généralement un livre à la fois. Mais admettons, je lis actuellement cinq livres en même temps. Mais même pour de très longues vacances, j'envisage de les emmener tous. Confort ? Faut voir, l'obsession de ne pas casser la précieuse machine me fait hésiter à l'emmener sur la plage où du reste le confort de lecture risque d'être compromis par le grand soleil. En outre, si je finis sur une île déserte, combien de temps durera ma batterie, ma connexion, etc ? Et dans le cas (bien improbable, bien sûr, comme l'espionnage de dirigeants politiques amis par la NSA !) où dans l'intervalle de ces longues vacances un gouvernement mondial a vu le jour et décrété que la lecture forme des séditieux, donc couic, plus de livres en ligne ? Oui, je galèje, mais tout de même... Du reste, enchaînent les thuriféraires de l'objet, la liseuse ne veut pas se substituer au livre, elle l'augmente. C'est vrai, si je pouvais avoir en permanence cinq ou six livres dont l'excellent "Le livre et l'éditeur" d'Éric Vigne sur mon smartphone, cela m'aiderait bien dans les files d'attente ou les salles du même nom chez les médecins qui s'approprient notre temps en même temps que notre santé ! Enfin, cher ami lecteur, la lecture elle-même est-elle la même sur un écran "électronique" et sur la page papier d'un bon vieux livre ? Je pose la question même à ceux qui ne voient aucune différence. Peut-être dans un petit coin de leur esprit y reviendront-ils à quelque moment... Ce que je veux signifier par là, c'est que les formes, les quantités, les techniques, les conditions, changent les choses au fond. C'est à dire que selon, on n'a plus affaire tout à fait aux mêmes choses. Ce qui est désigné c'est cette question : bientôt plus de livres ? Et quelles en seraient les conséquences ? Et encore ceci : un autodafé de livres est tellement plus facile en ligne et électroniquement. C'est un fervent partisan du net qui vous le dit !



Profession de foi

Tout ce que tu viens de lire, ami lecteur, constitue, en raccourci, et fortement résumé, notre profession de foi. Sans négliger du tout le livre électronique, notre souhait, notre objectif, est, ici de jeter les fondations d'une future maison d'édition où le bonheur serait d'exister en ligne, mais aussi, mais surtout, d'éditer de bons et beaux livres, imprimés, sur papier, le bon vieux papier à la si grande force symbolique... A bientôt !




24/12/2015


Diesel m'a tué



















Cher ami lecteur, voici longtemps que j'ai le diesel en horreur. A cela une raison bien simple : les émanations des moteurs diesel me font me sentir mal. Ce n'est pas tout à fait la place ici pour statuer sur l'existence d'un instinct chez l'être humain, et sur les avertissements que nous lance cet instinct. Chacun a sa religion sur la question, et je ne veux pas ici vous dire la mienne. Aussi loin que ma mémoire remonte (on va dire au tout début des années 60), les gaz d'échappement des moteurs diesel m'ont fait me sentir mal. Comme un animal, je les fuyais le plus possible. Lorsque j'étais malgré tout contraint de les supporter, rapidement j'avais un mal de tête tenace et violent ; un malaise physique et une grande faiblesse me gagnaient. Je me sentais empoisonné, intoxiqué, en train de mourir. J'ai supporté des décennies durant cet inconvénient


Les temps sont venus ?

Aujourd'hui si je choisis de vous parler du diesel dans ce blog, c'est parce que après des décennies, l'immonde propagande des lobbies du diesel semble marquer le pas. Enfin quelques médecins pas entièrement stipendiés, pas totalement vendus ont osé dire et redire, preuves et études circonstanciées à l'appui, que le diesel tue. Une brèche a été enfin aménagée dans le mur non pas de l'argent, je n'ai rien contre l'argent, mais de l'argent au détriment de la santé et de la vie du simple usager, du pauvre consommateur naïf et crédule que nous sommes. Le gouvernement français, avec son courage habituel, semble amorcer un lent revirement dans la politique pro-diesel qui a été la sienne des décennies durant. Pendant des décennies, les Français, qui ne sont pas les gens les plus stupides de la terre, mais qui ne sont pas, de loin, ne leur en déplaise, les plus intelligents, ni les plus responsables, ont massivement acheté des véhicules diesel. Leur stupidité moutonnière, leur irresponsabilité accablante permet de vérifier une fois de plus le mot célèbre du Général de Gaulle : "Les Français sont des veaux !" Venant de quelqu'un qui a eu la place que l'on sait dans l'Histoire de France, le mot vaut son pesant d'or. Les Français pendant plusieurs générations ont préféré un petit intérêt de court terme à une lucidité et un courage responsables. Le crétinisme des Français à cet égard a même atteint un sommet : nombre de gens achetaient des véhicules diesel par réflexe économique. Soit disant ! En effet l'intérêt strictement financier ne se fait sentir pour un véhicule diesel qu'en cas de kilométrage annuel important, dépassant de loin les 15 000 km par an qui sont la moyenne parcourue par les Français. A quoi bien sûr, cela tous les amateurs de voitures le savent à peu près, il faut rajouter les frais d'entretien plus importants, et le prix d'achat longtemps beaucoup plus élevé.
Le lobby des carburants, soutenus par l'opportunisme des constructeurs est allé jusqu'à "faire l'effort" de proposer les véhicules diesel au même prix que les véhicules essence. En somme : "Fume, c'est mauvais pour toi, mais on t'aide !". A partir de quoi la France a pu s'enorgueillir d'avoir un parc diésélisé à plus de 80% ! A présent cette idiotisme typiquement français est en train de refluer, lentement.
Ouf ! on respire ! 


"Meilleurs voeux ! Et surtout la santé !"

A propos de respirer, avez-vous remarqué une caractéristique de la nature humaine ? Non ce n'est pas le courage. C'est : "Vous dites ça, mais moi je pense le contraire." Attention il ne s'agit pas ici d'une pensée étayée, fondée et argumentée. Non, simplement la volonté de n'être pas d'accord avec vous. "Moi je pense autrement, c'est tout !" C'est une manière de se démarquer à bon compte. Surtout lorsque, en définitive, avoir une opinion contraire à la vôtre n'a aucune conséquence. Alors vous avez toujours un esprit fort qui ose, se lève, et dit : "Je ne suis pas d'accord avec vous." Ainsi est la nature humaine.
Le débat a ainsi longtemps porté sur la plus grande toxicité. Sont-ce les particules fines rejetées par les moteurs diesel ou le CO2 rejeté par les moteurs à essence. "Oui mon bon monsieur, j'entends bien vos arguments, mais les moteurs à essence polluent aussi !" Et d'ajouter : "Et maintenant les moteurs diesels sont très dépollués, ils ont d'excellents rendements. Ce n'est plus comme il y a 30 ou 40 ans !". Cela est vrai et indéniable. Quiconque se tient au courant des progrès faits en matière de motorisation diesel en convient. Nos voisins Allemands particulièrement font des prodiges. Cela force l'admiration. Il n'en demeure pas moins que les particules fines sont toxiques et délétères et que même si les moteurs diesel en rejettent moins que par le passé, ils en rejettent toujours. Sans parler du nombre de véhicules archaïques encore en circulation en France où l'on ne sait pas avoir la rigueur stricte des Allemands en la matière : plus votre véhicule est ancien et polluant, plus vous payez.
Le débat, comme souvent, est d'ordre technique et même scientifique. Et la lutte n'est pas terminée, car le mensonge scientifique est encore plus difficile à débusquer que le mensonge tout court. Il faut obligatoirement un autre scientifique qui doit avoir la double qualité d'être un excellent scientifique et de militer pour la bonne cause, celle du bien-être de chacun et de la santé des générations à venir. Ce n'est pas si simple à trouver. D'où les retards qu'accusent en général les combats de ce genre : les lobbies de tout poil savent aussi aligner en face des bataillons de "scientifiques" achetés qui diront, au choix, que le réchauffement climatique est un mythe, que le diesel ne tue pas plus que l'essence, que les noirs et les arabes ne sont pas discriminés, que les OGM sont une nécessité pour nourrir la planète et tutti quanti !
Ceci est un blog, cher lecteur. Je ne suis pas un scientifique. Je nourris ce modeste établissement de ma seule initiative, de mes seules ressources. Je ne suis pour cela payé par personne.
Voici donc ce que je sais. Le gaz carbonique est une composante de la chimie de la planète. Le gaz carbonique, ça va, ça vient. Tantôt il est stocké dans le permafrost, tantôt il est libéré. Tantôt l'atmosphère en est saturée, tantôt elle en contient une densité moindre. Le CO2 est une composante de la "vie" sur terre. Les végétaux ont la bonne idée de l'absorber pour rejeter de l'oxygène. Ils constituent ainsi ce qu'on appelle le "puits carbonique" le plus important. Il y a d'autres puits carboniques : les océans,les roches, les tourbières. Même si le gaz carbonique a un puissant effet de serre, et contribue donc au réchauffement climatique (mais que dire alors du méthane, "pets des vaches" pour simplifier, de toutes le cigarettes fumées sur la planète, etc.), il n' a pas d'effet "inéluctable" sur terre.
Il en va tout autrement des particules fines. Celles-ci sont un poison direct qui est comme dimensionné pour les humains. Les particules fines des moteurs diesel ont la particularité du fait de leur taille (- 40 micromètres de diamètre) d'être absorbées par le corps et de se fixer définitivement dans les tissus. Pourquoi sont-elles si dangereuses ? Parce qu'elles sont à la fois cancérigènes et mutagènes. C'est à dire que la mutation qu'elles induisent au niveau des cellules est transmissible ! 
Donc non seulement en respirant durant une vie de citadin quantité de particules fines vous êtes un meilleur candidat pour une série de cancers, mais en plus vous avez de bonnes chances de transmettre cette disposition à vos enfants. Bingo !



"Je suis un pauvre type, je n'aurais plus de joie..."

Cher ami lecteur voici le moment de te quitter. Je fais vivre moins souvent ce blog ces derniers temps. A cela plusieurs raisons. D'une part, "dans le civil", je fais un travail "abracadabrant", épuisant et sans espoir. Il faut bien faire bouillir la marmite et tout le monde n'a pas le génie de bricoler une révolution technologique dans son garage. D'autre part, vous n'avez pas oublié que mon projet est une maison d'édition. J'y travaille un peu avec quelques amis. Cela prend du temps. Et du temps, après celui consacré au travail alimentaire, il m'en reste très peu.










 "Tu peux sans crainte me nourrir de neige."

(Catherine Viollet)







 

 

 

 

 

 






 














Photo M.Z.





Je me souviens des premières neiges que j'ai vues. Et je me souviens quel émerveillement ce fut pour moi. Émerveillement est en l'occurrence un mot faible. Je crois que c'est un mot inapproprié. Il ne donne qu'une idée lointaine de ce que j'ai ressenti. Le monde avait pris une tout autre dimension. Tout à coup c'était comme si nous avions tous été transportés dans un autre monde, sur une autre planète, dans une autre galaxie. Nous ressentions les choses "autrement". Et cet autrement était salutaire. Il nous sauvait de notre condition, d'un poids horrible, celui de nous sentir condamnés à nos limites. Je me souviens très bien de ces premiers jours de neige, mes premières neiges. Et c'était déjà dans un "autre" monde, désormais totalement perdu, dans les plis de l'Histoire. Plus tard, dans un autre lieu, et presque dans un autre temps, c'était les années soixante, pour moi très neigeuses. Je me souviens de neiges intenses en 1963 ou 1964. Des congères s'étaient même formées dans les rues, et toute la vie était ralentie. Nous ne faisions quasi plus de courses. Les commerces n'étaient guère livrés. Nous épuisions les réserves, et vidions les placards. Se ravitailler était devenu une équipée. Pour les enfants que nous étions c'était le pays de cocagne. Plus d'école jusqu'à une date indéterminée. Alors nous passions nos journées en équipées dans le pré voisin, très en pente, idéal pour de splendides rallyes en luge. Cris, rires, hurlements de terreur et de joie. Parfois nous foncions tête bêche dans la neige et nous la mordions. Elle nous pinçait en retour. Parfois elle s'offrait comme une friandise, parfaite sous le soleil rafraîchi. Alors nous la mordions de plus belle, à belles dents. Mais la neige ne nourrit pas. Elle finissait dans nos gorges avec un étrange goût de métal. Non la neige ne nourrit pas. Elle ne nourrit pas le corps. Mais combien elle m'apparaît aujourd'hui nécessaire à l'âme. Aussi, chaque année je guette avec anxiété la première neige. Viendra-t-elle ? Sera-t-elle abondante, digne de nos rêves ? Chaque année j'attends la neige, comme une renaissance. Sans elle, je sais que ma vie sera plus plate, moins belle, qu'il y manquera quelque chose, une incomparable magie.

La neige a beaucoup de succès, auprès de beaucoup de gens. Il n'est que de voir l'importance des "vacances de neige". Cette appellation même est une preuve. Car on ne dit pas "vacances de soleil"... Beaucoup de gens se précipitent vers les sommets aux vacances de février qui sont nos vacances de neige. Ces vacances sont chères et réputées comme telles. On peut couper les cheveux en quatre, mais toute de même cela reste un budget conséquent : le déplacement, la location, les forfaits. Sans parler des dépenses habituelles sur le site, naturellement hors de prix. Depuis maintenant des années et même des décennies je scrute ces villégiatures "de neige" en me demandant si je veux en faire partie. Durant toutes ces années ou bien les moyens manquaient, ou bien le temps (ce qui revient au même) et la question était de pure forme. Mais je me la posais toute de même. J'avoue que je retirais une sorte de joie mauvaise (quoique discrète) à considérer chaque année toutes ces hordes de nantis ou prétendus tels, de privilégiés ou supposés tels qui supportaient des heures et parfois des journées d'embouteillage pour accéder aux "territoires supérieurs", ceux où le soleil brille, où la blancheur est partout ; une sorte de nirvana ou d'Olympe. Parfois ils étaient même réduits à passer une nuit dans des gymnases (inconfort, promiscuité, odeur, etc !...) tels des naufragés, en l'occurrence volontaires, et comme punis de leur prétention, de leur suffisance. "Bien fait!" me disais-je un peu haineusement. "Bien fait pour votre g...!" . Et se mêlait dans cette opprobre, le désavoeu de ce comportement de nouveaux riches, la réprobation de cette "pollution humaine" vers des sommets qui auraient dû rester préservés. Mais s'y mêlait aussi la rancune de ne pouvoir faire partie de ceux qui "pouvaient se permettre" cette transhumance saisonnière. On aimerait toujours avoir les moyens des "imbéciles" pour les utiliser mieux. Mais, n'est-ce pas, on est toujours l'imbécile de quelqu'un... Enfin il y a la solution des princes, ou de ceux qui ont (une nouvelle fois, c'est rageant) encore plus de moyens : choisir la fameuse basse saison, celle que le "vulgum pécus" ne peut pas se payer et une station "exclusive", comprenez très très chère. Alors pas de problème, tout est beau et magnifique... Mais même les riches, très riches et hyper riches sont parfois des crétins... "O tempora, o mores!" disait le grand Cicéron. Cela ne change pas. Il reste alors le chemin des pauvres, ce fameux appel aux forêts qu'on peut mettre à toutes les sauces : viser dans la lucarne, un jour bien choisi, une station modeste, une option ski de fond en randonnée, alors peut-être la magie de la neige daignera s'inviter un moment au-dessus de vous, dans une lumière presque divine, dans un silence presque divin. Un autre monde... Vous aurez eu de la chance.




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Ami, ami


23/12/2014


















Dessin de Clément



Je ne sais pas vous, mais personnellement l'usage du terme "ami" m'a toujours interloqué. Les gens vont ainsi à longueur de temps, se gargarisant du mot "ami". Au début, je leur imaginais un talent que je n'avais pas : celui de se faire des amis. Pour finir, tout de même, par m'apercevoir que le plus grand nombre utilisait ce mot n'importe comment, comme un mot-valise. 


Des amis par millions

Un ami, c'est la plupart du temps une relation, quelqu'un qu'on connaît, quelqu'un avec qui on a des relations cordiales, mais sans plus. Pas un intime, à peine un commensal. Et certainement pas "un ami" ! Le mot ami est donc utilisé à des fins pratiques. Il dispense de dire dans quelle relation exactement on est avec cette personne. On la connaît, c'est sûr. On a avec elle des relations cordiales, sans doute, en principe, peut-être des relations de sympathie ; peut-être est-on avec elle en communauté de vue sur certains points. A condition naturellement de ne pas trop creuser, de ne pas trop chercher. Sans quoi, rapidement on heurterait l'inévitable écueil, celui qui divise. "On est parti avec des amis" est la formule qui exprime le mieux ce type de rapport. On arrive à partir en vacances avec ces "amis". C'est à dire qu'on arrive à les supporter dans un espace de temps limité, à l'intérieur d'activités bien définies. Lorsque c'est terminé, on se félicite, certes de l'expérience, de sa nouveauté, ou de son caractère convivial. Mais on est content (sans le dire) que cela ait pris fin, car bon nombre de choses commençaient à nous porter sur le système. Et ce alors même qu'en réalité, par devers soi, on reconnait bien le caractère très positif de cette expérience. Apprendre à faire avec la différence des autres ; découvrir les qualités cachées et souvent surprenantes de gens qui, a priori, ne sont pas du tout "votre genre" ; apprendre aussi la modestie, la discrétion, comme on écoute la radio sur un mince filet de son, à peine audible. Il y a aussi les amitiés de services. Ah! ce sont les meilleures. Quelqu'un vous rend un service, plus ou moins remarqué et aussitôt il devient un ami. Vous comprend-il ? Pas vraiment. Apprécie-t-il ce que vous êtes, vos particularités, vos aspirations peut-être ? Ce n'est pas sûr. Peut-être le sûr est à l'inverse : il vous tiendrait facilement pour un raseur ! Mais il a su par ce mécanisme si simple, vous rendre service, prendre en charge une part de votre condition, et, peut-être, de votre destinée. Immédiatement c'est un ami. C'est la magie de ce qu'on appelle autrement "clientélisme" et qui a donné lieu a d'innombrables développements depuis l'antiquité, qui, déjà, en faisant un grand usage. Tenez, cela va même jusqu'aux Dieux. Faut-il vraiment y croire, les révérer, mieux, les "adorer" ? Non. L'essentiel est que vous ne prononciez rien de désagréable à leur endroit, que vous leur rendiez un culte convenable et qu'à l'occasion vous fassiez même mine (ou pas, car il vous reste le droit d'avoir "la foi") de vraiment croire qu'ils peuvent vous venir en aide. Il en est ainsi des amis. Personnellement, j'ai une autre idée de l'amitié. Un ami, pour moi n'est pas celui qui me rend service. Certains s'en font une profession et ont en conséquence autant d'amis qu'un arrondissement compte d'habitants. Aujourd'hui avec Facebook et autres sites sociaux, vous pouvez avoir plus d'amis que vous ne verrez de gens dans toute votre vie ! Sont-ce là des amis ? Non, certainement pas.  

L'amitié, denrée rare

Un ami ce n'est donc rien de ces relations sociales plus ou moins utiles. L'ami, c'est celui qui, par sa seule existence, par sa nature même, vous sauve, vous permet d'exister. Pourquoi ? Parce que vous n'êtes plus seul au monde, plus seul de votre espèce. Quelle espèce ? L'espèce mentale, affective, celle qui pose sur le monde un "certain" regard. L'ami est donc celui qui par sa nature spécifique, joue un rôle d'intercesseur entre le monde et vous, et ainsi, vous permet d'exister dans le monde, d'accepter le monde, et, peut-être, d'y faire un certain chemin, votre chemin. Il s'agit donc de tout autre chose que de vous aider à trouver un terrain constructible à un prix qui ne soit pas totalement indécent, ce qui pourtant n'est pas rien ! L'ami c'est celui qui vous appelle pour vous proposer de boire une bonne bière et en la buvant, pose sur vous un regard compréhensif, compatissant, mais à peine, juste ce qu'il faut. Le regard de celui qui éprouve les choses comme vous, qui "ressent" ces choses à votre unisson, mais qui vous apporte, en plus ce point de vue qui vous permet de relativiser vos malheurs, de les tenir à distance, et, à ce moment-là, de les dépasser. Il vous met sur le coeur ce baume qui va vous permettre d'affronter à nouveau la grossière absurdité du monde. C'est placer la barre bien haut, me direz-vous. Mais faut-il la placer autrement ? Et pourquoi ? Quel intérêt ?


Faire société

Bien sûr, chacun d'entre-nous s'efforce de "faire société", de supporter les autres, voire, d'aller, un peu dans leur sens, parce que, les autres, avec toute leur altérité absurde et même parfois (souvent ?) répugnante, les autres sont importants, les autres comptent. Alors oui, chacun d'entre-nous le fait peu ou prou. Certains très mal, d'autres de manière presque professionnelle. J'ai un secret, et un conseil. Un conseil d'ami. Considérez chacun comme votre ami. Mais en sachant pertinemment, clairement et à chaque pas que vous ferez qu'il n'y a quasiment aucune chance que vous soyez payé de retour. Mieux, soyez débonnaire, aimable, gentil, serviable en tout point, aussi souvent que possible. En sachant que vous n'aurez, presque toujours que des horions, des coups, des rebuffades, voire des formes de tortures en retour. C'est ainsi. C'est le monde. C'est la condition humaine.








Mon ami le liseron

17/10/2014
 























Le liseron m'a toujours accompagné. Normal, direz-vous, c'est une plante très commune, présente presque dans toutes les haies et bordures végétales. Sans doute. Mais en ce qui me concerne, j'ai toujours "remarqué" le liseron et, qui plus est, toujours avec une pointe de sympathie, si ce n'est d'affection. Le liseron, si modeste, si fragile (sa corolle ne supporte guère ni d'être touchée, ni d'être brutalisée d'aucune manière) arrive pourtant à se tailler une place, souvent de choix, parmi des herbes et des végétaux grimpants, parfois autrement robustes que lui. C'est une leçon de vie pour nous autres humains. Il est vrai qu'il est servi en cela par une fragilité qui n'est qu'apparente. Son expansion rapide (jusqu'à une feuille par jour !) le fait coiffer au poteau nombre de concurrents "velus" et "pointus". Son système racinaire est un cauchemar pour les jardiniers car sa capacité à créer des rhizomes est exceptionnelle. En réalité il est quasi indestructible. Son système d'accrochage, des vrilles légères, mais très résistantes font que si vous entreprenez de l'arracher, bonjour l'effort ! En réalité il n'y a qu'une solution mais qui va vous prendre du temps. Il faut méthodiquement déterrer ses racines sans les casser car chaque morceau va rapidement se constituer en rhizome dont surgiront d'autres plants. Ensuite les étendre à sécher (donc mourir) au soleil. Après quoi les brûler ou jeter au compost. Mais ce n'est pas pour vous dire comment le détruire que j'ai choisi de vous parler du liseron. C'est parce que j'ai toujours apprécié d'être salué au détour d'un chemin par sa corolle blanche et lumineuse, un signe presque glorieux d'optimisme. Je n'aime d'ailleurs que le liseron commun à fleur blanche. Ses appellations populaires sont du dernier chic : belle de jour, robe de vierge, gloire du matin ! Tout cela est bien réel, et j'aime aussi caresser sa corolle lorsqu'elle est encore élégamment enroulée sur elle-même, méritant en cela jusqu'au bout le nom de la famille à laquelle il appartient, celle des "convolvulaceae" (du latin s'enrouler). Souvent, lorsque marchant comme Rimbaud au hasard des chemins, "les mains dans mes poches trouées", méditant sur mes erreurs et mes errements, j'ai été rasséréné par sa blanche trompette triomphante qui déversait en moi, telle une délicate corne d'abondance les énergies, les encouragements, la confiance qui à ce moment précisément me faisaient défaut... Le liseron messager des dieux ?


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La moto du temps jadis

3/10/2014



Ces propos paraîtront peut-être un peu désuets à ceux qui vivent uniquement le moment présent. Heureuses gens qui ne connaissent pas cette étrange bilocation entre hier et aujourd'hui, voire, même, la pénible triangulation entre le passé, le présent et l'avenir. Évitons pour aujourd'hui ce débat philosophique. Dans les années soixante, je tombais amoureux pour la première fois d'une moto. C'était une BMW, R60-2 crème de 1965. Je l'aime toujours, du même amour. Comme cet amour n'a jamais été assouvi, je peux aujourd'hui dire qu'il est totalement désintéressé : je ne chevaucherai plus, à moins d'un singulier miracle cette monture de rêve. Comme pour tous les amours véritables, celui-ci est entièrement incarné : je sens vibrer en moi chaque complexion de la machine, chacun de ses détails, comme on se retrouve idéalement dans l'odeur, les cheveux, les articulations, l'allure et le caractère de la bien-aimée. A présent cet idéal de moto s'éloigne dans un temps presque immémorial, nimbé d'une lumière bien sûr idéale... Pourtant, en regardant cette moto aujourd'hui le coeur me poigne. C'est tout juste si les larmes ne surgissent pas de mes yeux, pressées comme par une main invisible. Vengeresse ou rédemptrice ? Je choisis rédemption. Je veux croire que mon amour de cette moto a survécu en moi toutes ces années pour me sauver. Mais de quoi ? Je ne sais pas. Du vide certainement, de l'oubli des passions anciennes qui nous nomment, autant, certainement, que celles d'aujourd'hui.



Après cette moto, je conçus des passions successives pour de splendides Norton, et des Triumph princières. Oserai-je, dire : c'était le bon temps. Pour certains aujourd'hui, les forts en gueule et en thème, cette formule fleure l'idiotie. Pourtant la sociologie et (déjà !) l'Histoire viennent à ma rescousse : chiffres en main, économie (économie reine d'airain !) faisant, on peut dire que c'était le bon temps. Tous les voyants ou presque étaient au vert. Bien sûr j'étais alors fort jeune, et n'avais aucun moyen, en plus de l'âge réglementaire pour utiliser ces machines. Mais comme nous les admirions ! Admiration qui a été récemment ressuscitée par mon ami Patrick Vignal (le photographe : vuetransverse.fr) qui, lui, a osé acheter la machine de ses rêves. C'est une Triumph Bonneville T100 de 865 cm3. Elle est parfaite.






















Le rêve-de-la-moto

Quand on a moins de vingt ans, les rêves sont puissants et terribles. Ils vous tiennent avec une force à vous faire mourir. Filer comme un trait sur des routes évidemment libres de tout encombrement, faire corps avec la machine, la sentir vibrer entre ses cuisses, gouverner sa puissance d'un simple mouvement de poignet, être comme une sorte de chevalier avec lequel le motard présente bien des analogies. Tout cela, oui. Mais il y a dans le fait de "faire de la moto", quelque chose d'idéalement physique : pas d'intermédiaire entre soi et la machine, un contact direct avec la route, le vent, les intempéries, une liberté partout ailleurs contrainte et bridée. Ici elle l'est moins, et elle est, de plus, magnifiée par la puissance de la machine "vivante", instrument de cet "aller vers l'ailleurs". Car ce qui tient le motard, ce qui nourrit sa passion, c'est cela : la liberté, une liberté à nulle autre semblable (peut-être celle des randonnées à cheval, mais la vitesse et le machinisme en moins). Liberté, puissance, vitesse, solitude enivrante même quand on est à deux sur la machine, c'est le rêve de la moto. Mais ce n'est pas tout. La moto est métaphore du cheval, un animal avec lequel on peut aussi "faire corps". Il s'agit d'une extension non seulement du corps de l'homme (ou de la femme) qui chevauche, ici la machine, mais aussi de l'accès à une dimension différente, presque métaphysique. On touche du doigt le bout de la volonté de puissance dans ce qu'elle a, peut-être, de plus noble. A savoir s'affranchir de la condition au moins terrestre sinon humaine. Devenir un autre être ! Voilà ce dont on s'approche lorsqu'on fait de la moto.


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26/09/2014
Les gogues de mon pub





















Les gogues de mon pub ont mauvaise réputation. Mais mon pub, j'y tiens. C'est le seul dans ma ville où je trouve des bières allemandes en quantité et en variété suffisantes. J'y vais, religieusement, pour boire une pinte d'Ulmer Bier, ma préférée, une bière de l'Ortenau, région proche du Bade-Wurtemberg.
La France et, paraît-il, la majorité des pays "du sud", sont réputées pour leurs toilettes infectes. A quoi cela correspond-il ? Quel est le syndrome qui gît dans cette négligence pour les lieux si bien dits "d'aisance" ? On n'essayera pas ici, cher lecteur (pas aujourd'hui) de l'élucider. Quoi qu'il en soit les toilettes de mon pub ont mauvaise réputation. Beaucoup dénoncent leur état "lamentable" et leur odeur "infecte".


La vérité...

Je dois à la vérité de dire que cela n'est pas tout à fait exact. L'entretien est à minima, certes. Le dévidoir d'essuie mains tient à peine au mur. Lorsqu'on tire son quota de serviette presque propre, on craint que le système entier se décroche et vous tombe dessus en vous estropiant. De toute façon c'est une entrée de gamme qui peine à répondre aux besoins de la clientèle, nombreuse. Mais cet essuie mains a le mérite d'exister. Parfois, il n'est pas approvisionné, on en est réduit à s'essuyer les mains sur ses pantalons. Idem pour le savon. La plupart du temps il y en a. Mais il arrive aussi que le réservoir soit vide. Pour la clientèle allemande, importante, ou du nord de l'Europe, l'effet est naturellement rédhibitoire. Le poncif est connu : "Scheisse Franzosen !" (Français de merde !). Les toilettes elles-mêmes ne sont pas d'une propreté parfaite. Mais on ne peut pas non plus dire qu'elles soient vraiment sales. Ni flatteuses ni confortables, ces toilettes sont simplement passables. Je comprends que beaucoup ne s'en suffisent pas. Moi-même je ne vais jamais là "au petit coin". J'y vais pour pisser, évacuer la bière que j'ai bue, notoirement diurétique.


L'odeur n'est pas ce que l'on croit

Les urinoirs sont corrects . Parfois, un imbécile y jette son mégot. L'entretien tardif, parcimonieux, fait que l'objet se bouche. Alors on peut aussi se boucher le nez. Mais cela est rare. En tout état de cause, fréquentant cet endroit depuis sa création, je peux dire que l'odeur qui règne dans ces toilettes, au sous-sol, n'est pas celle de l'urine stagnante ou de cuvettes jamais lavées. L'odeur est en réalité... une saine odeur de cave humide ! Si humide que, en descendant l'escalier, j'ai l'impression de faire un voyage dans le temps. A Fribourg, en Allemagne, je connais des toilettes similaires, dans un bar à bière de style gothique. Là le tenancier a aussi installé ses toilettes dans des caves moyenâgeuses. Pour la bonne forme, il a jeté, au fond de douves inaccessibles, dûment éclairées et fermées par un grille, des squelettes humains !  Bref, du cinéma, un certain humour, grinçant, tudesque. L'odeur est similaire : une humidité ancienne. Dans mon pub, l'humidité est celle d'une cave d'un autre âge ou le propriétaire stocke sa bière en bouteilles, ses cuves, son appareillage de fûts de bière mis en perce pour la pression.


Chez le Diable

Les caves de mon pub sont classées, voûtées, avec de beaux arc-boutants. Au début, à l'ouverture de l'établissement, elles accueillaient une clientèle nombreuse. Il y avait de la musique. L'ambiance était démentielle, électrique. On avait vraiment l'impression d'être chez le Diable ! Puis le patron en a eu marre de gérer les deux espaces (caves et pub sur la rue) qui du reste se faisaient concurrence. C'est un homme pragmatique, il a choisi la simplicité et, désormais, seul le pub sur la rue est ouvert. En bas tout est resté en l'état, tables, tabourets, banquettes de cuir en demi-cercle. Plus personne ne vient là désormais. Je considère souvent avec nostalgie cet espace lorsque je vais aux toilettes. Je me souviens des fiestas que les groupes auxquels j'appartenais alors y faisaient. La jeunesse dorée de la ville, les noms à particule de vagues noblesses françaises et allemandes, les filles et fils d'industriels locaux, de hauts fonctionnaires européens. Je faisais figure d'hidalgo de la culture, de hobereau sans terre. A présent tout est silencieux. Mes amis et mes ennemis de ce temps sont vieux, morts ou à la retraite. Je suis presque seul à venir là maintenant. Je hume avec bonheur l'odeur de cave humide, de pierres anciennes. C'est l'odeur de naguère, des veilles de jeunesse, quand nous sortions du pub, à l'aube, titubants, au bras d'une grande fille superbe, incarnation de fée intemporelle qui nous ouvrait son lit, théâtre de chevauchées épiques...


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19/09/2014

Les chemises hawaïennes
















De tout temps j'ai aimé les chemises hawaïennes.
Mon premier souvenir date de quand j'avais dix ans à peine. Je reçus, je ne sais comment, une chemise d'un jaune pétant. La vérité c'est qu'elle n'avait aucun motif hawaïen ; l'imprimé était celui d'un cavalier, un cow-boy, qui caracolait. Son cheval, bien évidemment dressé sur ses pattes arrières, donnait à notre héros (c'était un héros forcément) une allure conquérante. Au bout de son poing, un colt brandi disait sa capacité à triompher de tous les traquenards. J'ai porté cette chemise jusqu'à ce qu'elle devienne bien trop petite pour moi. Ensuite je l'ai gardée longtemps, comme une relique. Mais ma mère finit par s'en débarrasser, je ne sais pourquoi. Les parents de toute façon ne font jamais ce que les enfants attendent. Je l'aurais bien mise dans une malle, avec des boules de naphtaline pour la protéger. Je pense que je serais heureux de la posséder aujourd'hui. Mais elle est définitivement perdue.


Fanzines et cinéma

Par la suite, je considérais toujours d'un oeil intéressé les personnages portant ces chemises. C'était d'abord dans les "fanzines" que je lisais alors. Nous étions dans les années soixante. L'Amérique était nimbée d'une aura miraculeuse. C'était mieux que la terre promise, c'était le territoire de tous les possibles. La chemise hawaïenne est un produit de cette Amérique. Par la suite c'est dans les films, américains, que je continuais de remarquer cet objet en passe de devenir pour moi un fétiche.


Prospérité et éternité

Les personnages de cinéma portant une chemise hawaïenne avait quelque chose de plus. Bons ou méchants, ils se distinguaient. Les autres étaient inscrits dans une dramaturgie stricte, ils étaient les protagonistes d'une histoire qui devait aboutir. En somme des tâcherons. Ceux portant la célèbre chemise étaient différents. J'ai mis du temps à comprendre de quoi il s'agissait. C'était très simple : ils étaient l'image du bonheur. La chemise hawaïenne évoque irrésistiblement le bonheur. Son détenteur affiche en la portant qu'il n'est pas un simple mortel : il a le temps. Les autres sont oppressés par le temps ; lui en dispose. Mais, bizarrement, même quand ce personnage connaît quelques avanies, il conserve cet attribut : c'est quelqu'un qui, par un curieux cheminement, a su trouver une force morale pour emprunter une voie autre. Transversale dirait-on aujourd'hui. C'est un élu. Il a su relativiser le monde au point de le traverser autrement, et même de s'en affranchir. La chemise hawaïenne a surgi pour moi de la prospérité de l'Amérique d'après guerre. C'est le trophée du bonheur que quelques uns, on ne sait comment, ont réussi à gagner alors qu'il reste inatteignable pour les autres. Mais ce personnage installé dans le bonheur délivre un autre message. Non seulement il arbore ce signe extérieur de bonheur, mais il dit aussi que c'est pour toujours. Car c'est ce qu'exprime la chemise hawaïenne : "je suis heureux, j'ai les moyens, et je maîtrise le plus grand d'entre eux, le temps." La chemise hawaïenne est un attribut de l'éternité, une éternité de bonheur.

Paradoxe

Cher lecteur, si tu y comprends quelque chose, sois aimable de me le faire savoir. J'aime les chemises hawaïennes. Je suis tenté de les collectionner. Chaque fois que j'aperçois une chemise hawaïenne dans une vitrine, je tombe en arrêt, je suis magnétiquement attiré et tenté de l'acquérir. Je ne le fais presque jamais. Pour une raison toute simple : je ne porte pas de chemise hawaïenne. Je l'ai tenté bien sûr. Mais impossible. Dans ce vêtement je ne me sens pas du tout moi-même. Mon éprouvé dans ce vêtement jure complètement avec l'idée que j'ai de moi-même. Mais pourtant... tout ce qui a été dit plus haut !? Tout est vrai ! Mais ce n'est pas pour moi. Je ne suis pas ce dieu passant incognito sur terre en chemise hawaïenne. Bien sûr, dans un autre monde, dans une autre vie, peut-être, je porterai, fort bien, une chemise hawaïenne...



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12/09/2014















La bière et le moment

A la demande mon ami Patrick Vignal (pas le député, le photographe : vuetransverse.fr), je rédige enfin ce texte, mûri longtemps, sur le "moment-bière". Bon, c'est un peu tard, puisqu'il y a eu depuis un livre à succès dont le titre comporte le mot bière. Une histoire de gorgée, je crois. Cela fait trente ou quarante ans que je pense à écrire quelque chose sur la bière. Et puis, vous savez comment c'est, il y a toujours quelque chose qui vient vous interrompre juste au moment où..., etc. Et ainsi, d'année en année, on repousse, encore et encore. Maintenant que le temps s'amenuise (ceux qui n'ont plus vingt ans comprendront), il a fallu cette demande de Patrick faite le bon jour, au bon moment, pour que je passe à l'acte. 


Il y a bière et bière

Je me souviens de ce tag dans des toilettes de pub, bien rebutantes celles-là : "la bière nous unit". Et en effet les amateurs de bière, les assidus et mordus je veux dire, constituent une confrérie informelle, non pas secrète mais mouvante. Là comme ailleurs il y a ce qui est "en haut", qui n'est pas toujours semblable à ce qui est "en bas". Il y a l'amateur de bière épicurien, dont le culte est profond et discret et celui qui ingurgite n'importe quelle mixture en quantité. 
Il y a des bières de tous les horizons. Il y en a au Japon, en Chine.. et en Amérique ! Il y en avait dans l'ancienne Égypte où elle était déjà boisson "nationale". Les Gaulois, comme de juste en raffolaient. Mais permettez-moi de dire que, chauvinisme mis à part, rien, absolument rien n'égale la bière allemande. 


Allemagne, paradis de la bière

Les Allemands savent faire la bière, comme d'autres savent faire le vin (mais les Allemands savent aussi faire du vin !). Mieux, ils appliquent à la bière, et à la bière particulièrement ce perfectionnisme, cette exigence sans cesse renouvelée qui les caractérisent. Donc chez eux le Reinheitsgebot (décret sur la pureté de la bière) est une sorte de religion. Conséquence : une immense variété de bières que, pour être tolérant et gentils avec tout le monde, on dira simplement "parmi les meilleures du monde". Le plus petit bourg peut avoir sa brasserie qui ne diffuse parfois que trente ou cinquante kilomètres à la ronde. Il y a, notamment en Bavière, des bières exceptionnelles, des bières "d'abbaye", véritables joyaux dont on garde un souvenir ému... Donc, ami lecteur, si tu bois de la bière, soit exigeant pour ne boire que la meilleure, allemande de préférence et, de préférence à la pression, dans un endroit soigné. Sinon, sur la longueur de temps, tu te rendras compte de la particulière nocivité de la mauvaise bière...


Le moment

En allemand, la bière est aussi appelée "flüssige Brot des Arbeiters", ou "pain liquide du travailleur". On retrouve dans cette formule, une sorte d'ironie estompée fréquente chez les Allemands, un second degré un peu assassin... Mais passons. Il faut en effet être un travailleur, un vrai, c'est à dire quelqu'un qui non seulement "mouille sa chemise" mais la mouille longtemps pour apprécier tout le charme de la bière. Installez-vous avec moi dans un pub digne de ce nom, où la bière est servie uniquement à la pression et à la bonne température (En Alsace on la boit très (trop ?) fraîche, en Allemagne souvent plus tempérée, ce qui est surprenant. Passons sur la petite bière de 25 ou 30 centilitres, à peine de quoi étancher la soif d'un moineau. Une "bonne" bière c'est 50 centilitres, c'est à dire une chope, avec laquelle on aura le plaisir (pour moi un plaisir irremplaçable) de trinquer, avec des amis, c'est l'idéal, mais aussi bien avec vos voisins c'est bien aussi. Vous voilà devant votre bière, enfin arrivée, servie parfaitement avec un magnifique et avantageux col de mousse. Que se passe-t-il alors ?


Rituel

C'est un moment cardinal, mais dont la magie est propre à chacun. Tout d'abord vous avez soif. Vous avez certainement faim aussi. Mais plus que faim ou soif, vous êtes accablé. Vous ployez sous le poids du monde, de votre condition, de toutes les questions restées sans réponse, de votre impuissance, de vos échecs, de vos rêves qui peu à peu s'estompent. Et là, à ce moment-là, vous plongez votre regard dans la blondeur de la bière, dans sa profondeur couronnée de neige. Alors le monde retire ses serres de votre coeur, de votre chair. Alors l'étau de vivre se desserre. Cette blondeur lumineuse vous étreint et vous allège. Déjà, vous êtes en partance pour ailleurs, vers les lointains. Puis, la si bien nommée première gorgée. Fraîcheur, amertume du houblon, mais aussi douceur, finesse, tessiture. A quoi s'ajoute un je ne sais quoi de rond, de gouleyant, une saveur qui dure et qui revient (longueur en bouche). Alors, du fond de votre souffrance monte un soupir. Le soupir de soulagement de qui connaît un moment de rémission. Vous revenez sur une terre qui, peut-être, n'est point si mauvaise, parmi les humains qui, peut-être, ne sont pas tous méchants et vous jetez à présent un regard indulgent, plus indulgent, sur toute chose. Et aussi sur vous-même. C'est la magie de la bière.
(à suivre)